vendredi 26 décembre 2008


Leon Hubbard,

un ange noir dans le ciel de Philadelphie...

 

Inspiré d'un passage à tabac aux conséquences tragiques dont il a lui-même été victime au début des années quatre-vingt lorsqu'il était chroniqueur au Philadelphia Daily News, Pete Dexter, l'auteur des chefs-d'oeuvre Deadwood et Train, nous livre avec God's Pocket un opus dans la plus pure tradition du roman noir. Une vraie réussite à découvrir séance tenante.

 

En plein coeur de God's Pocket, au Hollywood Bar se côtoie à toute heure du jour et de la nuit une faune interlope de travailleurs pauvres et de piliers de comptoir, de jeunes désoeuvrés et de prostituées au coeur brisé. Sur de faux airs de confidence et de complicité éthyliques, les rumeurs les plus extravagantes prennent corps et les langues se délient pour faire ou défaire les réputations. Les projets d'escroqueries à l'assurance fleurissent comme des évidences, les trafics et les petits arrangements entre amis se négocient le sourire aux lèvres, la batte de base-ball dans le coffre de la voiture pour régler les différends.

Quelques âmes vivant là à demeure rappellent à une assistance prête à en découdre aux moindres mots de travers des bribes d'anecdotes décrivant en creux l'histoire légendaire du quartier. « Il y avait des gens à Fishtown, à Whitman ou au Pocket qui ne franchissaient jamais les limites de leur quartier. Qui ne prenaient pas plus souvent le bus pour aller dans le centre qu'à Cuba, qui se mariaient entre voisins et n'avaient aucun secret les uns pour les autres. Ils n'étaient pas nombreux, mais quand un étranger arrivait, ils ne lui facilitaient pas la tâche ». Comme d'autres secteurs de Philadelphie à l'identité forte, le Pocket possède ses règles propres, ses lois contraignantes et ses figures imposées : la communauté n'entrouvre ses bras que pour mieux étouffer ceux qui auront eu le malheur de se croire enfin acceptés.

Les personnages centraux du livre en feront les uns après les autres les frais et l'amère expérience. Celui dont la mort va précipiter les événements et faire basculer la vie de ses proches, Leon Hubbard, une petite frappe locale tuée sur un chantier pour avoir voulu jouer au dur avec un ouvrier en bâtiment, Old Lucy, de cinquante ans son aîné. Les porte-flingues de la mafia liquidés par une fleuriste octogénaire à l'esprit alerte et à l'adresse insoupçonnée. Mickey Scarpato, le beau-père de Leon, s'apercevant à ses dépens au fil des jours combien la bonne volonté et les petites voix intérieures sont parfois mauvaises conseillères. Jeanie Scarpato, la mère éplorée de Leon, trouvant dans son désir de justice le courage (ou la lâcheté) de caresser à nouveau ses rêves de jeune fille.

A God's Pocket, toute disparition tragique ressoude pour un temps les liens communautaires au risque qu'éclatent par endroits des foyers de violence aussi brève qu'incontrôlée. Le journaliste vedette du Daily Times Richard Shellburn le sait mieux que quiconque. Chaque semaine, il brosse avec une tendresse désormais feinte, dans une chronique lue par la ville entière, l'âme désabusée mais fière des quartiers, les destins inextricablement liés, les tentatives d'accommodement avec la réalité employées par chacun pour s'échapper d'un quotidien sans perspective. Il finira par payer cher lui aussi ses rêves d'ailleurs et son désir d'évasion avec la femme d'un autre. On ne quitte pas le Pocket, ni la cité de l'amour fraternel sans y avoir été autorisé. Le lecteur est prévenu...

 

Pete Dexter, God's Pocket, Editions de l'Olivier

jeudi 18 décembre 2008

Bêtes sans patrie


Récit biographique décrivant le quotidien d'un enfant-soldat africain, Bêtes sans patrie d'Uzodinma Iweala, paru aux Editions de l'Olivier, plonge le lecteur dans un univers hallucinatoire aux portes de l'enfer et de la folie humaine.

 

La syntaxe hésitante, l'usage d'un lexique limité et les néologismes enfantins donnent le ton dès les premières pages : les mots d'Agu, un jeune garçon errant au pays de nulle part à la recherche des derniers membres de sa famille, résonnent comme des incantations clamées depuis l'outremonde par toutes les victimes des conflits armés de l'Histoire. On pense tour à tour aux livres de Jean Hatzfeld sur le génocide rwandais ou de Gilbert Gatore (Le Passé devant soi), à Joseph Conrad et à son chef-d'oeuvre Au coeur des ténèbres, à certaines pages de Johnny s'en va-t-en guerre de Dalton Trumbo comme si Bêtes sans patrie en constituait l'évident contrepoint. L'évocation glaçante des viols, des pillages, des exécutions sommaires glacent le sang et ravive des images mille fois entraperçues en littérature, au cinéma ou dans les journaux télévisés sans que nos consciences s'en trouvent affligées au-delà du pensable.

Enrôlé de force, à la merci des désirs pervers d'un Commandant agissant en véritable chef de meute, Agu n'a d'autres choix que de se soumettre, de se plier aux exigences de cette incarnation vivante du Mal en se raccrochant aux frêles souvenirs d'une enfance joyeuse et pleine de candeur passée auprès de parents aimants.

L'esprit brouillée par le jus d'arme à feu, du nom d'une drogue avalée avant chaque assaut contre les habitants de villages perdus, les rebelles se jettent sur leurs proies comme des bêtes féroces avec le sentiment d'être possédés par le démon et habités de la folle conviction d'accomplir là leur devoir de soldat. Au milieu des flammes, des exactions et des corps calcinés, une violence aveugle frappe les innocents, les instincts les plus bas se révèlent au grand jour dans un sentiment général d'impunité. « De loin j'entends des cris, des coups de feu et ma tête elle devient toute petite petite tandis que mon corps il devient de plus en plus grand. Je veux tuer ; je ne sais pas pourquoi. Je veux simplement tuer ». Incapables de compassion et d'empathie, insensibles à la souffrance d'autrui, ces enfants basculent dans la folie en traquant leurs semblables comme de vulgaires bêtes sauvages. Taraudés par la faim et les manquements, leurs consciences s'égarent en épousant les rêves délirants de grandeur et de richesse d'un commandant aux pulsions sadiques, versant dans les discours apocalyptiques et les références bibliques détournées.

Au cours de nuits sans sommeil, Agu laisse les souvenirs de bancs d'école affluer dans le noir et se raccroche à l'espoir d'être pardonné un jour par dieu et sa mère, s'il la retrouve. Se sentant épié dans la brousse par des esprits vengeurs, esclave de son désir de tuer, il se laisse séduire par l'idée d'en finir sans trouver encore le courage de passer à l'acte. L'écho lointain de ses rêves d'enfant s'affronte parfois à ses doutes présents sur la réalité des événements vécus, à la fois en acteur et en spectateur, en bourreau et en victime expiatoire : « Ces gens ils font comme si les soldats ils n'existent pas même alors qu'alors tout le monde tremble quand nous on arrive. Je me dis dans moi-même, et si en fait ils ne nous voient pas? (...) Et si on est morts en vrai et qu'on n'est que des esprits? (...) je ne peux pas dire qui est vieux, qui est jeune, qui est un homme ou qui est une femme. Je me dis dans moi-même, cette ville m'embrouille trop avec cette ethnie d'habitants ».

En nous soumettant une vision saisissante du chaos et de la déshumanisation à travers le regard d'un enfant, Uzodinma Iweala interroge notre indifférence au monde et nos critères de jugement ordinaire. Livre-réquisitoire contre les horreurs de la guerre, Bêtes sans patrie clame en lieu et place des quelques trois-cent-mille enfants engagés sur maints théâtres d'opération un droit à l'écoute et à la résilience.

Un livre à l'atmosphère irrespirable, inclassable et essentiel.

 

Uzodinma Iweala, Bêtes sans patrie, Editions de l'Olivier.

lundi 8 décembre 2008

Triple "je"


Alerté par des riverains ayant aperçu deux sacs suspects flotter dans les eaux du fleuve, un lieutenant de police, installé depuis peu dans la cité perpignanaise, découvre le corps sans vie d'un inconnu atrocement supplicié. L'enquête, du ressort de la Police Judiciaire, lui est pourtant confiée par le Parquet, en raison d'un mystérieux billet envoyé au bureau du Procureur semblant établir une relation entre l'assassin et lui.

Solitaire et plein de rancoeur après l'échec de son mariage, le lieutenant Bruno Layette n'aime rien tant que les aléas et les contraintes d'un métier difficile, ses moments de grande tension et sa routine dans lesquels il parvient à oublier quelque peu le vide de son existence.

L'arrivée d'une jolie collègue chargée de le chapeauter remue en lui de mauvais souvenirs et le renforce dans l'idée d'être passé à côté de sa carrière comme de sa vie personnelle. Au fil des jours, les scènes de crimes se succèdent, insoutenables et signant une grande perversion chez leur(s) auteur(s). Aucun lien ne permet cependant de relier les victimes entre elles, aucun élément dans la vie du lieutenant n'offre de prise permettant d'orienter les investigations dans une direction et de trouver un mobile. L'enquête piétine et délie les langues des deux officiers davantage que des témoins convoqués dans leur bureau.

Proposant le point de vue du lieutenant lui-même, le récit, écrit à la première personne et entrecoupé parfois par les extraits du journal intime de la jeune femme, gagne en épaisseur à mesure que leurs rapports évoluent sous la contrainte des événements. Obligé d'ouvrir quelques tiroirs de son passé pour tenter d'y voir plus clair, Layette navigue à vue au milieu d'un océan de perplexité et de questions sans réponse. Malgré son désir de comprendre, un sens développé de la déontologie et la présence rassurante de Caroline, son équilibre mental est un peu plus ébranlé à chaque découverte d'un nouveau cadavre, toujours porteur d'un message à son intention.

Roman psychologique accumulant les impasses et les faux-semblants pour mieux égarer le lecteur, Le rédempteur de la Têt est un polar sombre, violent, levant le voile sur la folie d'un tueur méthodique d'autant plus inquiétante et insaisissable que les indices pour s'en faire une représentation plausible manquent jusqu'au dénouement final. Parfaitement orchestré, le suspense ne s'embarrasse pas de descriptions d'extérieurs, de l'évocation des rumeurs inquiètes parcourant les ruelles de la ville ou des relations tendues de Layette avec sa hiérarchie (l'un des poncifs du genre).

Laurent Boyet parvient à instiller le doute dans l'esprit de ses personnages autant que dans celui de ses lecteurs : sur quel suspect concentrer ses soupçons? Faut-il se fier aux mauvais pressentiments du lieutenant Layette ou à l'intuition toute féminine de sa coéquipière?

Le monde dans lequel ils évoluent n'est pas sans rappeler par moments l'atmosphère saturée, poisseuse des meilleurs opus de la remarquable série Engrenages, diffusée sur Canal Plus, sans son décorum télégénique. Gage s'il en est du savoir-faire d'un auteur, Capitaine de police à...Perpignan, à découvrir séance tenante.

 

Laurent Boyet, Le rédempteur de la Têt, Cap Béar éditions.

dimanche 7 décembre 2008

Chronique d'un enterrement


Naomi Alderman nous livre dans La désobéissance le portrait haut en couleurs d'une jeune femme de retour dans la communauté juive de Hendon pour l'enterrement de son père. Un premier roman signant l'arrivée d'une nouvelle étoile dans le ciel des lettres anglaises.

 

Plus new-yorkaise que nature, femme d'affaire dynamique et solitaire entretenant une relation adultère avec son patron, Ronit Krushka cache derrière des réparties cinglantes et une forme d'indifférence aux autres une souffrance intérieure que ni l'exil, ni les passages hebdomadaires sur le divan ne sont parvenus à apaiser. Lassée des médisances et des mentalités étriquées de son quartier, des silences pesants d'un père rabbin adulé de ses coreligionnaires orthodoxes mais incapable d'apporter à sa propre fille le moindre réconfort, elle avait choisi quelques années plus tôt de tourner le dos à un destin cousu de fil blanc en s'installant sur les bords de l'Hudson pour y vivre une existence libre et décomplexée. « Difficile à Hendon de se faire une idée du sens de la vie. De s'en faire une idée par soi-même, sans que les autres s'en mêlent. Hendon regorge de gens qui meurent d'envie de vous l'expliquer. New York aussi, sans doute, mais à New York personne ne semble d'accord sur ce qu'est le sens de la vie. A Hendon, celui dans lequel j'ai grandi du moins, tout convergeait, il n'y avait pas moyen de s'en sortir ».

Lorsqu'elle apprend la mort de son père de la bouche de Dovid, son cousin, l'émotion est contenue et les regrets refoulés, comme si son coeur avait depuis longtemps déjà entériné sa disparition. A son retour à Hendon, une personne l'attend, Esti, qui n'a pu oublier leur amour adolescent, leur promesse de ne jamais se quitter, de partir ensemble un jour loin des préjugés et des tabous. Esti, mariée à Dovid sans que Ronit n'ait jamais été mise au courant, est gagnée par une fébrilité dans laquelle elle puisera le courage de divulguer la véritable nature de ses sentiments. Devant les réactions stupéfaites de membres éminents de la communauté, Ronit ne tarde pas à retrouver une effronterie restée légendaire et un sens de la provocation lui valant rapidement d'être exclue des préparatifs du cérémonial d'enterrement. L'immersion dans son milieu d'origine, le respect contraint de ses règles et coutumes, les recoins familiers de la maison de son enfance, la recherche de chandeliers introuvables, l'observance tellement rassurante du rituel du shabbat vont contre toute attente l'amener à se confronter à ses propres souvenirs et l'inciter à affronter une nouvelle fois ses fantômes.

La plume talentueuse de Naomi Alderman alterne dans chaque chapitre commentaires liminaires de la Torah, récit et évocation à la première personne des pensées pleines d'autodérision et d'humour de Ronit. « Chez Esti et Dovid, l'arrivée du shabbat s'accompagna d'un tumulte de petits détails oubliés, de ruées soudaines pour s'assurer que les plaques de cuisson étaient éteintes, ou le four allumé, le samovar branché, le chauffe-plat rangé. [Ils] se chargeaient de tout autour de moi, et me faisaient curieusement penser à des enfants en train de jouer aux adultes en l'absence de leurs parents. Leur savoir-faire avait un charme particulier ; je n'avais plus vu quelqu'un se livrer à cette forme singulière de trouble compulsif et obsessionnel depuis si longtemps ».

La désobéissance est un livre sur la culpabilité et l'absence, sur la difficulté de trouver une rive hospitalière où l'on puisse vivre selon ses désirs, sur un passé envahissant en dépit d'efforts désespérés pour habiller son quotidien de faux-semblants, sur les non-dits familiaux et le poids des conventions sociales. Ses pages rappellent par moments le livre de Gail Parent récemment réédité chez Rivages, Sheila Levine est morte et vit à New York, en le surclassant par sa verve et l'universalité de ses interrogations. « Dieu s'est dissimulé à nos yeux pour nous permettre de voir une partie de Sa lumière, mais pas toute la lumière. (...) Nous sommes à jamais voués à l'incertitude. Nos vies nous offrent des choix, encore des choix, toujours des choix, chacun se multipliant, semant le doute sur notre chemin. Malheureuses créatures! Les plus chanceuses de tous les êtres! Notre triomphe est notre ruine, pouvoir être condamnés c'est pouvoir atteindre la grandeur. Et tout ce que nous avons, en fin de compte, ce sont nos choix ». Ceux de ne plus s'excuser d'être ce que l'on est, de désobéir aux règles quitte à devoir blesser l'entourage, de se réfugier dans les cultes pernicieux et destructeurs de la réussite professionnelle et de l'image au risque d'y perdre un peu de son âme, d'être soi-même en somme. Dans la douleur, comme une condition sine qua non et immuable de notre liberté.

 

Naomi Alderman, La désobéissance, Editions de l'Olivier

 

 

mercredi 3 décembre 2008

Portraits de femmes en mode mineur...


A travers le destin singulier de six femmes aux parcours de vie ordinaires, Alice Munro propose dans Fugitives autant de déclinaisons subtiles autour des thèmes de la fuite, de la culpabilité, du mensonge à soi-même et de l’esquive amoureuse. Nouvelliste de renom couronnée par de nombreux prix littéraires, elle n’a eu de cesse d’approfondir, depuis la parution à la fin des années soixante du recueil La danse des ombres heureuses, des sujets en profonde résonance avec le quotidien de ses lecteurs. La proximité de ses personnages, l’empathie ressentie à la lecture de leurs parcours chaotiques tiennent pour une grande part à la banalité même des épreuves traversées : les femmes décrites dans les huit nouvelles de Fugitives n’ont rien de ces héroïnes croisées au fil des pages ou sur l’écran noir, affrontant les revers de fortune ou les coups du sort en personnifiant des traits de caractère clairement identifiés. Leur manque de confiance en elles-mêmes, leurs hésitations au moment de faire des choix interrogent la nature et la consistance même de nos décisions : leurs existences faites d’aléas, de rencontres de hasard, de retrouvailles inattendues et sans suite, de revirements absurdes, de petites lâchetés et de mensonges sans relief en disent long sur ce que nous avons en partage et ce qui nous séparent irrémédiablement.

Juliet, Robin, Grace et les autres aspirent aux mêmes désirs de plaire, de trouver un jour leur place dans un foyer stable, d’être écoutées et aimées de leur entourage. « Elle voyait en lui l’architecte de la vie qui s’ouvrait devant eux, et en elle-même une captive, dont la soumission semblait à la fois logique et exquise ». Pourtant, leur indépendance est trompeuse et n’est que de pure forme : toutes baissent les bras devant l’adversité et préfèrent le silence aux éclats parfois libérateurs. Etranges personnages que ceux d’Alice Munro, incapables de se soustraire à leurs désillusions, manquant de courage à l’instant d’affronter leurs démons intérieurs. Toutes ont en commun la conviction étrange que le sabordage définitif de leurs rêves est préférable à une mise en sommeil et que le temps, seul, saura leur apporter une consolation.

Ballotées par les événements, revenant hésitantes et peu enclines à s’ouvrir de leurs émotions sur les pas de leur enfance, ne se sentant jamais réellement à leur place, elles s’évadent par la pensée plus qu’elles ne cherchent à fuir des entourages étouffants ou des amours déçus. Si certaines se montrent cruelles envers elles-mêmes ou décident sur un coup de tête, sans vraiment y croire, de se libérer de l’ordre ancien, aucune ne donne le sentiment de vouloir aller au bout de leurs désirs. Dans les bras d’un mari distant, une fille dans les mailles d’un mouvement sectaire, acceptant un chèque en guise de cadeau de rupture de mariage ou se murant dans le mensonge, ces femmes, sous la pression de leur entourage, paraissent par moments étrangères à leur propre histoire, incrédules, dans le déni de ce qu’elles auraient pu devenir. Les cicatrices se rouvrent alors, signant leurs faiblesses et leurs tergiversations coupables. Elles semblent s’en accommoder, nous laissant tout aussi désemparé qu’elles face à l’impossibilité du bonheur.

 

Alice Munro, Fugitives, Editions de l’Olivier.

 

samedi 29 novembre 2008

Quand les mots accourent au chevet des hommes...


A l'occasion de la sortie aux éditions Vagabonde de Chaldée de Nick Tosches, retour sur le livre exceptionnel du méconnu Carl Watson, Sous l'empire des oiseaux, qui décrit dans une suite de tableaux saisissants le quotidien de personnages prisonniers de leur destin.

 

Chicago, ses quartiers déshérités et ses lieux de débauche interlopes. Un peuple d'infortunés erre dans les ruelles crasseuses oubliées des plans de rénovation et des guides touristiques, loin des artères pimpantes et des quartiers d'affaires. Au pied d'immeubles corridors transformant la ville en un gigantesque puzzle urbain se croisent des âmes épuisées par un quotidien déréalisé, dépendantes des drogues et de violents accès de folie. Les personnages de Carl Watson se sont laissés piéger par leur époque, leurs penchants inavouables, le mauvais sort et le Temps dont ils ne perçoivent plus désormais les variations infimes. Indifférents les uns aux autres, nouant au hasard des rencontres des liens d'infortune sans lendemain, leur déchéance physique et leurs obsessions morbides rappellent par instants ceux des clochards de Paris magnifiquement décrits par Patrick Declerck dans son livre Naufragés paru en 2001 (Plon, collection Terre humaine). « La surface de notre expérience est criblée de profondes crevasses et d'interminables galeries creusées par des vers nous ramenant à une mer immémoriale. Par ces tunnels cheminent toutes les ramifications déprimantes auxquelles nous n'aimons pas penser _ la schizophrénie de tante Lydia, les ambitions mercantiles de l'oncle Tom (...) _ un cadre de références parvenues jusqu'à nous sur une route d'amour-haine et qui nous atteint d'un seul coup à travers le son d'une voix, un signe de tête ou un clin d'oeil ».

Carl Watson nous immerge dans des univers mentaux destructurés et sans perspective, s'escrimant à interroger notre époque (le système capitaliste, la propagande publicitaire et les discours religieux), nos peurs viscérales de la solitude et de la difficulté d'être (« [les adolescents] croient toujours être seuls au monde, que personne d'autre ne compte à part eux-mêmes. Le truc le plus mystérieux est qu'ils ne se rendent pas compte à quel point ils ont raison »), l'influence de l'environnement sur nos esprits, l'origine des maladies de l'âme.

Sous l'empire des oiseaux rassemble quinze nouvelles teintées d'une mélancolie macabre décrivant des vies sans chaleur, des lieux résonnant des démences intérieures des réprouvés et de leurs suppliques, lancées sans guère se bercer de l'illusion d'être entendus, à la face du monde. Fatigués d'eux-mêmes et de leurs rêves depuis longtemps avortés, ils traversent de part en part la ville en métro ou à pied, en quête d'une chambre d'hôtel miteuse où ils pourront se reposer quelques heures avant de repartir. Prenant chaque seconde conscience de l'existence de frontières invisibles entre les quartiers, entre la vie vécue par les nantis et les leurs, tous partagent la conviction intime qu'ils mourront un jour dans un anonymat absolu, comme si la mort elle-même leur refusait ses bras. « Vous voulez une solution rapide à toutes ces questions? Au bout du compte, la religion la plus courte tient en deux mots : faites gaffe ».

Sous l'empire des oiseaux et sa préface, dans laquelle Nick Tosches salue « ces contes remarquables et scabreux qui sont autant de sombres comédies », constituent de judicieux contrepoints au recueil de poésies et de nouvelles publié par ce dernier sous le titre Chaldée, en référence aux nombreuses influences et digressions bibliques dont se mâtinent ses textes. Biographe de génie (Dino, Le roi des Juifs...), romancier à l'érudition sans pareil (Confessions d'un chasseur d'opium, La main de Dante, Trinités...), essayiste et rocker à ses heures, Tosches n'a de cesse de brouiller les pistes et d'embarquer ses lecteurs vers des contrées hostiles en éprouvant leurs propres croyances. Il porte sur la société le même regard vindicatif et sans complaisance, brocardant la bêtise ordinaire en célébrant par contraste la violence qui lui est en quelque sorte consubstantielle. Constatant la perte de sens des mots et le vide du ciel, il injurie, ironise et ricane sur notre époque avec une verve digne de classiques grecs versant dans l'humour noir et l'ingratitude envers les dieux. Une cigarette avec dieu et Scratch ont ainsi l'irrévérence et la noirceur des grands textes écrits à l'usage des hommes mais à la lueur des étoiles :

« Si tu exprimes ce qui est en toi,

ce que tu exprimes te sauvera.

Si tu n'exprimes pas ce qui est en toi,

ce que tu n'exprimes pas te détruira ».

La richesse littéraire et les tonalités si singulières de ces textes inclinent à saluer le remarquable travail éditorial de Benoît Laudier, Denis Lambert et Julie Sandjian dont le catalogue s'étoffera, espérons-le, dans les mois à venir d'autres livraisons aussi remarquables.

 

Carl Watson, Sous l'empire des oiseaux, Editions Vagabonde.

Nick Tosches, Chaldée, Editions Vagabonde.

New York stories...



L'immense dais de poussière recouvrant le quartier de Lower Manhattan après les attentats du 11 septembre a disparu, balayé par les vents atlantiques et la volonté des New-yorkais de voir s'ériger au plus vite un édifice à la mémoire des victimes et...des rêves de gloire et d'orgueil de leur ville. Orpheline de ses deux Babel de verre, New York fascine les imaginaires, de ses propres habitants comme des touristes-pèlerins, exalte les symboles de sa prospérité insolente en incarnant à elle seule toutes les réussites et les dérives d'un système capitaliste en roue libre, tient la plume de ses écrivains en restant sourde aux complaintes des laissés-pour-compte peuplant ses immeubles-corridors. En faisant de leur ville le personnage éponyme de leurs romans, les Selby Jr, DeLillo, Mc Inerney et autres Easton Ellis, Auster ou Tosches (pour ne prendre que quelques-uns des auteurs new-yorkais les plus emblématiques) ont souligné l'incroyable vitalité de ses quartiers, leurs contrastes saisissants échappant à toute tentative de classification, la profusion d'images et d'émotions suscitées par les façades rutilantes et les avenues huppées, les zones insalubres et leurs enseignes fanées, sa violence quotidienne et ses bataillons de policiers.

Capitale culturelle et creuset artistique, New York n'en reste pas moins, dans sa démesure comme dans les fantasmagories qu'elle suscite, fondamentalement changeante et insaisissable : il existerait autant de représentations différentes de la ville selon Colson Whitehead, le très prometteur auteur du Colosse de New York. Une ville en treize parties, que d'habitants et de visiteurs : « Dans cette cité sans voiles, il y a huit millions de cités sans voiles, en désaccord et en dispute. Le New York où vous vivez n'est pas mon New York à moi : comment pourrait-il en être autrement? Dès qu'on tourne la tête, la ville croît et se multiplie. (...) Avant même de vous en rendre compte, vous vous êtes bâti votre paysage urbain ». A la tombée de la nuit, Whitehead l'imagine déplacer ses tours et ses pions comme sur un échiquier : animée d'intentions paradoxales susceptibles d'agir sur l'équilibre mental de quiconque arpenterait ses rues, la cité porte en elle la mémoire des moindres faits et gestes. « La ville vous connaît (...) car elle vous a vu quand vous êtes seul. Elle vous a vu vous blinder pour l'entretien d'embauche, rentrer tard, d'un pas lent, après le rendez-vous amoureux, trébucher sur des obstacles imaginaires du trottoir. Elle vous a vu vous crisper quand l'unique goutte glaciale est tombée du climatiseur du douzième étage et ne vous a pas raté. (...) Elle vous a vu remonter la rue, presque en courant, après avoir reçu les clefs de votre premier appartement ».

Posant un regard à la fois pénétrant et drôle sur l'époque, il peint, dans treize tableaux évoquant tour à tour les topographies légendaires de chacun, les rituels collectifs dans des lieux chargés de mémoire (Central Park, le pont de Brooklyn, Broadway, Times Square...), les facéties du ciel et les effets étranges produits par chaque averse, le ballet des masques à la sortie des bureaux et les rêves d'évasion, le portrait d'une ville que l'on quitte à regret en sachant au fond de soi qu'un lien aussi indéfinissable qu'indéfectible nous lie désormais à elle : « Et puis l'avion s'incline dans sa fuite et par-dessus l'aile grise la ville éclate au regard dans tous ses kilomètres, ses clochers, son tourbillon insondable, et en essayant d'embrasser ce spectacle vous comprenez que vous n'avez jamais été à New York ».

Grady McNeil, le personnage principal du roman de Truman Capote, La traversée de l'été, ne peut, elle, se résoudre à quitter la Grosse Pomme et ses tentations estivales. Profitant du voyage de ses parents sur un transatlantique à destination de l'Europe pour se délivrer des chaînes de l'enfance et assouvir son désir d'indépendance, cette adolescente devient au long d'un récit ajouré de nombreux sous-entendus sur la difficulté de renoncer à ses propres chimères le symbole d'une jeunesse gouvernée dans les années quarante déjà par des passions hédonistes. La traversée de l'été est au demeurant un ouvrage de facture classique faisant le récit des frasques sentimentales et tragiques d'un couple improbable, au dénouement et à l'étude de caractères très convenus qui décevra sans doute un peu les lecteurs amoureux de la verve de l'auteur de Prières exaucées et de Petit déjeuner chez Tiffany.

Devant sa survie selon le préfacier Charles Dantzig à la “cupidité parieuse d'un concierge”, ce livre posthume oublié (?) de Capote lui-même s'inscrit pleinement dans la lignée des romans new-yorkais annonçant en creux la révolution des moeurs des décennies suivantes. Cela fait-il pour autant de Capote un écrivain visionnaire comme d'aucuns ont pu le souligner? Il n'est pas certain qu'il s'agisse là de son plus grand talent...


Colson Whitehead, Le Colosse de New York. Une ville en treize parties, Gallimard, coll. Arcades.

Truman Capote, La traversée de l'été, Lgf, coll. Le Livre de Poche.

What a wonderful world?


Au sortir d'une campagne longue et dispendieuse, menée sur fond de querelles fratricides dans les rangs du Parti démocrate, de séisme financier, de crise du crédit et de craintes sur l'emploi dans le secteur industriel, le programme porté par Barack Hussein Obama a raflé les suffrages d'un électorat multi-ethnique lassé des mécomptes de l'administration Bush et peu convaincu par le ticket conservateur McCain/Palin pour incarner le changement. La perspective de sa nomination le 20 janvier prochain à la Maison Blanche par le Collège électoral nouvellement élu a suscité de part le monde des rassemblements spontanés et des scènes de liesse collective tranchant singulièrement avec l'anti-américanisme ambiant de ces dernières années. La presse internationale s'est faite l'écho de l'enthousiasme de ses partisans et du discours tout en retenue du perdant, les chaînes de télévision ont diffusé en boucles les pleurs d'émotion du controversé révérend Jesse Jackson, chantre du Mouvement des droits civiques depuis l'assassinat de King et véritable trait d'union entre les époques.

Obama, candidat d'une Amérique réconciliée, égalitariste et soucieuse de définir une nouvelle grammaire du vivre-ensemble et des relations entre communautés? A voir, car au-delà des discours définitifs sur l'effondrement de la barrière raciale, des effets d'annonce sur l'émergence d'une nouvelle Amérique et de la portée historique du basculement d'un Etat du Dixie comme la Virginie dans le camp démocrate, les attentes des plus démunis (et du reste du monde) risquent bien d'être rapidement déçues vu l'ampleur des difficultés, la faiblesse de la marge de manoeuvre budgétaire, l'absence d'une majorité de 60% au Sénat et la personnalité même d'Obama, faite de pragmatisme et de rigueur. Si son élection a permis contre toute attente à l'Amérique de récupérer un peu de son leadership moral dans le concert des nations, si elle doit sans doute davantage à la lassitude des classes moyennes qu'à la couleur de sa peau, l'événement n'en est pas moins historique à plus d'un titre.

La lecture du livre en tous points remarquable de Nicole Bacharan, Les Noirs américains. Des champs de coton à la Maison Blanche aux Editions du Panama permet de prendre toute la mesure du chemin accompli par une nation divisée depuis ses origines sur la question raciale et la place des gens de couleur en son sein. De l'Institution particulière à la guerre civile, du XIIIème amendement à la Constitution abolissant dès 1865 l'esclavage au laxisme invraisemblable des tribunaux lily-white dans les Etats où sévissaient les suprémacistes blancs et le Ku Klux Klan, de la résistance passive prônée par Martin Luther King aux “Burn, baby, burn!” des émeutiers de Los Angeles, elle retrace avec exigence et probité, sans autre parti pris que celui de la vérité historique, quatre siècles de tensions raciales et d'inégalités sociales chroniques, de promesses intenables et d'espoirs déçus, d'avancées législatives notoires (sous la présidence Johnson en particulier), de marches courageuses et d'actions en justice. Les figures légendaires se succèdent, voisinant avec des élus reléguant trop souvent, par contrainte ou par choix, la question noire au second plan des priorités.

Nul ne sait aujourd'hui si le jeu des nouvelles allégeances électorales signe dans les faits la fin d'une page sombre, constitutive de l'histoire même du pays. Les effets pervers induits par la déségrégation mise en oeuvre dans le système éducatif, les vives réticences exprimées de part et d'autre de l'échiquier politique vis-à-vis de l'action affirmative, la surpopulation carcérale des afro-américains, les ravages de la drogue et du crime dans des métropoles de plus en plus désertées par les élites blanches et les entreprises, le difficile accès aux postes à responsabilité dans les espaces politique et administratif seront quelques-uns des indicateurs suivis de près par une population n'ayant jamais cessé, en dépit des épreuves et des drames, de proclamer sa loyauté et son attachement à l'égard de son pays.

« L'Amérique est vraiment un pays extraordinaire! » avait déclaré tout sourire la Secrétaire d'Etat “Condi” Rice au soir de la victoire d'Obama lors des dernières primaires démocrates. Comme un écho à la Lettre de la prison de Birmingham rédigé en avril 1963 par Martin Luther King, incarcéré pour s'être rendu coupable d'actes de désobéissance civile : « Nous obtiendrons la liberté à Birmingham et dans tout le pays, parce que le but de l'Amérique, c'est la liberté. Si maltraités et méprisés que nous soyons, notre destin est lié à celui de l'Amérique... ».

 

Nicole Bacharan, Les Noirs américains. Des champs de coton à la Maison Blanche, Editions du Panama.

Voir également l'excellent blog de Pap Ndiaye http://electionsamerica.canalblog.com/