dimanche 22 février 2009

Et si le livre devenait (enfin) un objet à la mode?





Barack Obama tout sourire, un livre à la main, saluant une foule enamourée sous le crépitement des flashs…

Lors de ses fréquentes sorties publiques, la même scène insolite se répète, allègrement relayée et commentée par des médias peu habitués durant les années Bush, ce n’est rien de le dire, à devoir verser dans le registre culturel. Désireux d’inscrire son action sous les auspices prestigieux de grands auteurs et de personnages illustres de la vie politique américaine, Barack Obama cultive l’image d’un président profondément à l’écoute des difficultés quotidiennes de ses concitoyens, bien entouré par une pléiade de conseillers compétents, féru d’art et…lisant beaucoup. La Bible et Saint Augustin, les grands noms bien sûr de la lutte contre la ségrégation (Baldwin, Ellison, Wright), Toni Morrison et Doris Lessing (prix Nobel en 1993 et 2007), Shakespeare, Melville, Primo Levi, Steinbeck ou l’incontournable Hemingway (véritable porte-bonheur des candidats à la présidence) sont parmi ses auteurs de prédilection.


Mais ses lectures n’auraient probablement pas suscité autant d’intérêt s’il n’avait été photographié à plusieurs reprises ces dernières semaines avec Lincoln : the Biography of a Writer de Fred Kaplan ou l’essai de Fareed Zakaria, The Post-American World. Héritier spirituel de Mandela, de Gandhi, de Luther King et de Lincoln, Barack Obama imprime sa marque dans l’espace médiatique d’une manière qui détonne avec ses prédécesseurs, davantage portés au conservatisme, en plaçant résolument son début de mandat sous le signe du dialogue, de la curiosité intellectuelle, de l’ouverture d’esprit et de la modernité.

Quel homme politique dans notre pays s’est jamais fendu de ses dernières lectures pour signifier à ses concitoyens l’avancée de sa réflexion ? La posture de Barack Obama prend d’autant plus de relief dans un monde en crise que les options traditionnellement mises en avant pour en sortir laissent peu de place à la réflexion sur le sens de l’Histoire. Nicolas Sarkozy ne s’y est d’ailleurs pas trompé : plus occupé dans les premiers mois de sa présidence à faire supprimer des concours administratifs l’épreuve de culture générale en souvenir d’une “rencontre” douloureuse avec La Princesse de Clèves, il n’a eu de cesse devant le tollé provoqué de déclamer un amour passionné pour les romans (Dumas, Le Clézio et Gallo trôneraient, dit-on, sur sa table de chevet) après en avoir dit trop longtemps le plus grand mal.

Effet de mimétisme ou désir de redorer son image en faisant vibrer la corde culturelle, il y a tout lieu de s’amuser autant que de se réjouir du retour en grâce de l’objet dans le quotidien des puissants et par ricochet dans le nôtre. Se pourrait-il que le salut du livre vînt de là où on l’attendait le moins, du champ politique et des jet-setistes qui finiront bien par trouver très smart de s’afficher dans les soirées courues avec le dernier Assouline ou une vieille édition de La Cité de Dieu ? Dans nos sociétés tout entières tournées vers le divertissement, l’amusement à outrance, le dénigrement de la culture et la régression vers les territoires de l’enfance, prédire la bonne fortune du livre pourrait bien par certains côtés ne pas être totalement dénué de clairvoyance, ni être si subversif que cela. Relégué dans le milieu scolaire au rang d’objet incongru et source de contraintes par des élèves utilisant par commodité d’autres supports pour nourrir leur univers, connoté négativement par toute une partie de la population estimant à tort ou à raison son contenu inaccessible, les jours du livre papier paraîtraient comptés s’il ne bénéficiait pas rapidement d’un véritable “plan de relance”, pour adopter un vocabulaire très en vogue.

Avec Barack Obama comme porte-drapeau jouissant d’une aura au-delà des frontières, nul doute que les dîners en ville résonneront de commentaires sur ses lectures ! Pourquoi ne pas imaginer les montées de marche des festivals de cinéma, les campagnes promotionnelles des grandes marques et les “Unes” des magazines people se consteller du précieux ornement ?

Bien entendu, il faudra plus d’une mandature couronnée de succès du quarante-quatrième président des Etats-Unis, d’une vedette en vogue subitement éprise de lecture, d’une starlette du petit écran narrant ses dernières émotions livresques et plus d’une figure de proue littéraire pour assurer une énième jeunesse au Livre. Gageons toutefois que dans les mois à venir les publicitaires sauront surfer sur la vague venue d’outre-Atlantique et habilleront leurs cibles du nouvel accessoire de mode. Tablons que la tendance à peine amorcée nous amène un jour à nous moquer du manque d’inspiration des professionnels du livre pendant des années. Caressons le rêve que les possesseurs du précieux sésame prendront le temps d’en ouvrir un jour les pages et se laisseront porter vers d’autres horizons. Guettons l’apparition de l’objet dans les mains des mannequins, sur les plages-arrières des nouveaux carrosses ou aux côtés du dernier portable 3G. Et souvenons-nous que Marilyn Monroe, loin des clichés de la jolie blonde écervelée dans lesquels ses contemporains et la postérité ont eu trop tendance à l’enfermer, était une grande lectrice : Joyce, Fitzgerald, Kafka et Nabokov avaient ses faveurs. Rien de moins. Qui prendra la suite dans le paysage médiatique ?


jeudi 19 février 2009

Les mémoires d’un dilettante


Somme de souvenirs personnels et de partis pris mandarins, listes foutraques d’aphorismes et de bons mots, l’Encyclopédie capricieuse du tout et du rien appartient à la catégorie très smart des objets littéraires non identifiés qu’une postérité bienveillante s’empressera probablement, dans le doute, de ranger au rayon des incunables. Exécrant la médiocrité de ses contemporains au point de paraître par moments bien seul du haut de son perchoir, vomissant le petit peuple des ignares n’ayant jamais lu dans le texte les œuvres souveraines de Xénophon (Qui n’est pas une marque d’ampoule…NDLR) ou ne connaissant pas l’histoire de Romulus Augustule (Qui ?), caressant dans le sens du poil tous les matous de son espèce préférant les vacances hors saison à Venise ou New York  aux frais de la princesse, où tout n’est que luxe, calme et volupté, aux séjours en famille (les enfants, quelle horreur !) au milieu de la plèbe, Dantzig pousse l’excentricité jusqu’à sembler vouloir instruire le péquin moyen du sacro-saint bon goût en matière de savoir-vivre, de littérature, de manière de se tenir dans les dîners en ville, de voyage, de spectacles à voir et à ne pas voir, de télévision, de vie de famille…

Reconnaissons-le : l’homme est brillant, cultivé, amusant, moqueur, convaincant dans ses diatribes les plus virulentes. Il est aussi affreusement snob, prévisible dans ses choix, pédant, poseur et péremptoire. Les huit-cent pages de son encyclopédie (qui n’en est, bien entendu, pas une) ont l’impertinence et l’éclat d’une pierre précieuse trop mal taillée pour être sertie : des listes absconses à force d’érudition voisinent avec d’autres paraissant avoir été écrites à la va-vite sur un bout de nappe et d’autres encore, les plus remarquables, toutes de finesse, de sensibilité et de drôlerie. Ainsi s’amuse-t-il des « mères s’excusant de l’absence de leurs enfants, persuadées qu’ils passionnent l’univers », définit-il le grincheux comme « quelqu’un qui se crée volontairement des mauvais souvenirs » et assène-t-il un brin sentencieux « Aimez vos enfants, ça fera un peu moins de monstres. Pas trop, ça ferait des inaptes ». Certaines phrases, isolées, perdues au milieu de sentences, sonnent pourtant comme des aveux murmurés à demi-mot :

« Qui écrit une liste cherche à émouvoir, fait connu de qui la lit ».

Nous y voilà ! Décanté de ses outrances et de ses rodomontades, son texte, dans son dernier tiers, dévoile l’intimité d’un homme camouflant ses fragilités et ses doutes derrière des frénésies de lecture, de connaissances, d’écriture, de départs incessants vers les mêmes lieux rassurants (littéraires ou réels). D’une mémoire capricieuse ne retenant que ce qui fait le miel d’une vie, Dantzig a tiré une biographie à tiroirs dans laquelle il fait bon se perdre, à condition de faire une escale prolongée avec lui sur les terres hospitalières de l’amour et de l’imaginaire : « J’ai toujours accepté qu’on m’aime, mais en me fichant la paix. Quelle erreur. L’amour qui n’aime rien tant que déplacer les meubles s’échappe devant tant d’ennui. Il est moins difficile de savoir aimer que de savoir être aimé ». Ses enthousiasmes, ses ruminations nombrilistes, ses inimitiés journalistiques (savoureuses pages sur les critiques littéraires), ses attaques contre l’esprit de l’époque et ses tartufferies résonnent dès lors différemment. Dans le questionnaire de Proust, il répond à la question “Qui auriez-vous aimé être ?” par “Un impudique” qui en dit long sur un sens inavoué et peut-être involontaire de l’autodérision. S’il pérore sur « le métier de ma vie [qui] a consisté à chasser le passé. Je ne sais plus la date de mort de mes grands-parents, de mon père, de mon frère. Le célibataire se délie de la vie_ sang, transmission, lien. Il est retourné à la poussière avant la mort », il concède à maintes reprises son regret d’être le dernier d’une lignée familiale sur le point de s’éteindre. Comment savoir dès lors dans quelles phrases se dissimulent les vérités de cet homme de plume nous ayant ouvert les portes de sa demeure ?

Invitant en guise de fausse conclusion les lecteurs à qui il resterait encore un peu de souffle à constituer leurs propres listes, on ne peut s’empêcher de regretter que Charles Dantzig n’ait pas pensé à écrire la liste de ses meilleures blagues, histoire d’achever de nous convaincre d’être un homme de bonne volonté. Au risque évidemment de se voir gratifier d’obscures citations latines pas piquées des vers. Le snobisme a ses travers…

 

« Si les hommes étaient…

…consciencieux comme les Américains

…spontanés comme les Italiens

…abstraits comme les Français

…amicaux comme les Irlandais

…calmes comme les Canadiens

…réservés comme les Anglais

…détachés comme les Arabes

ils seraient parfaits ».

 

 « Le philosophe Chrysippe (IIIe s. av. J.-C.) serait mort de rire en voyant un âne manger des figues. L’humour des philosophes nous fait parfois douter de leur esprit ».

« J’ai assez tendance à penser que les autres ont raison, et j’ai parfois tort ».

 

Charles Dantzig, Encyclopédie capricieuse du tout et du rien, Grasset.

mercredi 4 février 2009

Sur la plage de Chesil


Chronique d'une désillusion annoncée...

Dans une station balnéaire sur la côte du Dorset, un jeune couple se déchire au cours d'une nuit de noces mettant au jour la nature véritable de leurs sentiments et les faux-semblants d'une société britannique sur le point de céder à la vogue du Swinging London et aux sirènes de la libération sexuelle. De facture très académique, d'une concision confinant parfois au dépouillement dans la description qu'il fait des à-côtés factuels de l'histoire, Ian McEwan confirme, si besoin en était, son art du portrait doux-amer de personnages emportés par les courants contraires d'un destin qui ne les ménage souvent que pour mieux signer leur défaite finale.

L'histoire de Florence et d'Edward possède en apparence tous les atours d'une comédie romantique à l'intrigue cousue de fil blanc : rencontre improbable entre deux êtres aux passions conciliables_ elle, violoniste de talent, caresse l'idée de jouer un jour Mozart avec son Quatuor Ennismore au prestigieux Wigmore Hall, lui, se pique de devenir un biographe de renom _, cristallisation amoureuse, idéalisation de l'Autre et projet de vie en commun. Un vent mauvais souffle pourtant dès les premières pages sur des prémices aussi favorables : aveuglés par tant de bonnes grâces, les deux jeunes gens ne prennent pas le temps de s'ouvrir l'un à l'autre, de s'interroger pour comprendre leurs silences, les esquives et les non-dits de leurs conversations.

Les émotions affleurent lors de promenades idylliques dans la campagne anglaise pour aussitôt battre en retraite, les sentiments se déclament pour obtenir des faveurs et des préliminaires qui ne feront qu'attiser de nouvelles frustrations. Leur incuriosité, le respect des convenances, l'impatience de leur jeunesse les amènent à faire des choix ne tardant pas à s'apparenter à des renoncements.

McEwan ne ménage pas ses personnages et ne nous cache rien d'un quotidien terne à force « d'ennui et de désirs mêlés », de compromis s'apparentant à des déroutes, d'interrogations éperdues sur les désirs de l'autre ou des entorses consenties aux belles résolutions conclues dans les rares moments d'abandon. « La société n'évolue jamais partout au même rythme » souligne-t-il, comme pour excuser leur chemin d'errance dans les faux plis de l'amour.

L'auteur de Samedi, d'Expiation et d'Amsterdam (romans tous parus chez Gallimard) les accompagne du regard, sans les juger ni leur faire endosser tout le poids de leur méprise. « [Edward] découvrait qu'être amoureux n'avait rien d'un état constant, qu'on était sans cesse à la merci d'élans, de vagues comme celle qui l'assaillait à présent ». Murés dans leurs angoisses de ne pas être à la hauteur de l'événement, l'esprit accaparé par des pensées funestes et peu flatteuses (« Comment avouer ce léger soulagement à l'idée qu'elle n'était pas seule, que lui aussi avait un problème? »), Florence et Edward n'en sauront probablement pas plus sur l'amour après le fiasco de cette première et dernière nuit ensemble. Mais le récit de leur capitulation poursuivra ses lecteurs comme une mélodie entêtante sortie du propre violon de Florence. La marque d'un grand livre.

 

Ian McEwan, Sur la plage de Chesil, Gallimard.

jeudi 29 janvier 2009

Manuel de survie en eaux troubles


A la libération des camps de concentration et d’extermination, nombre de survivants en avaient fait la douloureuse expérience : le récit de leur captivité, des atrocités commises et des violences endurées suscitait bien souvent chez leurs interlocuteurs davantage de gêne et d’incrédulité que de compassion et d’empathie. Primo Levi l’avait décrit mieux que personne : « C’est une jouissance intense, physique, inexprimable que d’être chez moi, entouré des personnes amies, et d’avoir tant de choses à raconter : mais c’est peine perdue, je m’aperçois que mes auditeurs ne me suivent pas. Ils sont complètement indifférents : ils parlent confusément d’autre chose entre eux, comme si je n’étais pas là » (Si c’est un homme). Difficulté de trouver les mots pour décrire l’impensable, de trouver dans le regard de l’autre l’“ami” communiant dans le désespoir. Ecueils du temps et de la labilité des témoignages, imprécision des souvenirs. « Se souvenir est un acte éthique, qui possède une valeur éthique en soi et par soi. (…) Faire la paix, c’est oublier. Pour que la réconciliation ait lieu, il est nécessaire que la mémoire soit défectueuse et limitée » (Susan Sontag, Devant la douleur des autres).

Le désir opiniâtre de se confier, de partager son expérience en rendant hommage à des parents disparus et à toutes les victimes, de pointer l’ignominie et les bassesses de l’être humain sont venus à bout de l’oubli volontaire et des réticences à soulever le couvercle des mauvais souvenirs. Alliant souvent talent, justesse de ton, sensibilité et retenue, romanciers, poètes et dramaturges, témoins directs ou auriculaires, ont bravé la loi du silence et écrit au fil des soixante dernières années, de concert avec historiens et essayistes, quelques-unes des plus belles pages de la littérature. Désormais devenu un genre en soi, plus de rentrée sans que les éditeurs n’annoncent à grand renfort de superlatifs la sortie prochaine de classiques avant l’heure de la littérature de la Shoah, d’ouvrages posthumes miraculeusement retrouvés ou d’études de cas déjà incontournables. Et force est de le reconnaître, certains livres tiennent leurs promesses (Les disparus de Daniel Mendelsohn, Elle s’appelait Sarah de Tatiana de Rosnay en particulier) et justifient pleinement l’agitation produite autour de leur sortie, comme si le terreau romanesque fourni par la période, son lot de drames, de trahisons, de retrouvailles et de tristesse incontinente était inépuisable.

Le livre d’Hanna Krall est-il de ceux-là ? Proche de Kieslowski, chantre du reportage littéraire, elle n’était qu’une enfant à l’époque des faits relatés dans Le roi de cœur publié aux Editions Gallimard. Son roman, construit autour de brefs plans-séquences s’inspirant de faits réels, dépeint l’enfer vécu par une femme juive, Izolda, échappée du ghetto de Varsovie après la déportation de son mari à Auschwitz. Eperdument amoureuse, raccrochant sa propre survie à la sienne et aux prédictions favorables d’une cartomancienne de ses amies, elle se met en tête de lui faire parvenir un colis de vivres une fois par mois comme les règles du camp le lui autorisent. Le récit, poignant mais volontiers décousu, alterne allusions aux riches heures du passé et évocations quasi documentaires de la vie quotidienne, descriptions sans fioriture des mauvaises rencontres et parenthèses de calme apparent. Séjours dans des camps de travail, interrogatoires, évasions, voyages en train à travers la Pologne, fausses identités mais aussi rafles, viols, mensonges, humiliations, compromissions, système D, lâcheté, décès des proches, repli dans les croyances superstitieuses.

Hanna Krall ne fait l’économie d’aucune péripétie plausible au risque de faire d’Izolda une héroïne improbable et de son destin une exception fictionnelle confirmant la règle. D’autant qu’une question sous-jacente traverse le texte sans jamais être formulée : le roi de cœur, s’il survit, sera-t-il à la hauteur de l’attente, de l’obsession et des sacrifices de son épouse? La fin, bâclée, rendue prévisible à force de rebondissements et d’invraisemblances, laisse une impression étrange : Izolda, en quête d’une “plume” pour rapporter son histoire, croise les pas d’une femme écrivain polonaise. La rencontre se solde par une fin de non-recevoir : « le livre qui en découle ne satisfait pas ses attentes. Il n’y a pas assez de sentiment. Pas assez d’amour, de solitude et de larmes. Et pas assez de cœur non plus. Ni de mots. Bref, tout y manque. Tout ».

Que pense Izolda R. du livre d’Hanna Krall ?

 

Hanna Krall, Le roi de cœur, Gallimard.

Tatiana de Rosnay, Elle s’appelait Sarah, Héloïse d’Ormesson (chronique à venir).

mardi 27 janvier 2009

Hommage à John Updike


Aux portes de New York, en plein coeur d'une petite ville industrielle paupérisée du New Jersey, un adolescent sous influence et en rupture de ban avec les valeurs fondatrices de l'American Way of Life se laisse convaincre d'emprunter la voie du martyre par un imam de quartier. Ou comment le modèle individualiste, consumériste et hédoniste de nos sociétés porterait selon John Updike, double Prix Pulitzer pour sa série romanesque Rabbit, les ferments de son propre naufrage. Chronique autour d'un livre ayant suscité une vive polémique outre-Atlantique.

Avant d'être le récit circonstancié d'une manipulation, orchestrée par une minorité radicalisée, pour amener un jeune à sacrifier sa vie au nom des intérêts supérieurs d'un Islam en danger, Terroriste porte un regard sans concession sur une Amérique désenchantée en rupture avec un passé glorieux, se berçant de l'illusion d'être aimée et enviée par le reste du monde. Ne voyant dans la société que signes de dépravation et absence de moralité, Ahmad Ashmawy Mulloy cherche à se protéger des tentations impies et des biens terrestres en se réfugiant dans l'intimité apaisante de la prière et la lecture de sourates choisies à dessein par le cheikh Rashid pour l'amener à réfléchir au sens de sa destinée. Fils d'un Egyptien reparti au pays et d'une infirmière d'origine irlandaise qui aura confié dès l'âge de onze ans son éducation religieuse et morale à un guide spirituel aux idées pour le moins effrayantes, il n'en reste pas moins un homegrown, un jeune homme de son temps élevé dans les préceptes d'une culture tout entière portée à la célébration narcissique et à la publicité de ses opinions.

Délaissant ses études, malgré l'insistance du conseiller d'orientation de son lycée inquiet pour son avenir, pour embrasser une carrière a priori sans envergure de chauffeur poids lourd, Ahmad, animé d'une foi nihiliste et sectaire, rêve d'être le bras armé de as-Samad, le Parfait, quitte à en devenir transparent pour ses proches, à renoncer aux plaisirs de la vie et à cesser tout questionnement sur lui-même. Updike n'est jamais aussi à l'aise, dans des pages où percent à la fois une forte empathie pour ses personnages et le regard lucide d'un esprit critique hors norme, que lorsqu'il égratigne la société américaine, son absence d'utopie salvatrice et le renoncement des âmes à vouloir changer ce qui peut l'être du monde.

La peinture sociale de la middle class, son surpoids de rêves enfouis et de frustrations, n'en est que plus équivoque dès lors qu'elle est mise en perspective avec un fanatisme religieux proposant des idéaux d'espérance et de Paradis, un Au-Delà à portée d'explosion, des vierges (les hūrīyyāt) attendant l'arrivée du héros du jour. De la bouche des commanditaires et de son héros, Updike donne en réalité à voir une vision de l'Amérique et de l'Occident loin des clichés romantiques et édulcorés diffusés par le cinéma et les médias. « Les nouveaux pouvoirs, les entreprises internationales, ils veulent te décerveler, point barre. Ils veulent te transformer en machines à consommer, en poulets de batterie. Tous ces divertissements, Madman, c'est de la saloperie, la même saloperie qui anesthésiait les gens pendant la Grande Crise ; la différence c'est qu'à l'époque tu faisais la queue et tu payais un quarter pour aller au cinéma, alors qu'aujourd'hui, c'est quasiment gratis parce que les publicitaires paient un million de dollars la minute pour pouvoir te bousiller la cervelle », déclame ainsi Charlie Chehab, son employeur libanais, à Ahmad pour finir de le convaincre de commettre l'irréparable.

Si le propos d'Updike n'évite pas certains poncifs, si la fin un brin bâclée après tant de brillants développements pour expliquer le sens d'un sacrifice laissera perplexe les lecteurs exigeants, la finesse psychologique des personnages qui, tour à tour, finissent par douter du sens même de leurs engagements, les ressorts narratifs de l'action, le brio de l'écriture et la mise en abyme du récit justifient pleinement l'urgence de la lecture de son dernier opus.

 

John Updike, Terroriste, Editions du Seuil.

dimanche 25 janvier 2009

Eloge de la futilité...


Plutôt séduit à l'époque par le style enlevé et les audaces narratives de son second livre, Le Troisième Frère (Denoël, 2006), nous attendions avec une impatience non feinte la parution à la rentrée du nouvel opus du prometteur Nick McDonell, Guerre à Harvard. Las, le livre déçoit et n'apporte aucun éclairage nouveau sur les moeurs passablement inquiétantes d'une jeunesse américaine désillusionnée. Décrivant en témoin oculaire et à coups d'anecdotes censément intéressantes la vie quotidienne des étudiants dans l'un des plus beaux fleurons de l'intelligentsia universitaire, abordant les thèmes les plus variés en se contentant de menues observations dignes d'un vulgaire scribouillard dans un journal de lycée, McDonell tombe dans le piège d'une désinvolture confondante qu'il gagnerait évidemment à égarer en route. A oublier.


Nick McDonell, Guerre à Harvard, Flammarion.

Manifeste pour une république de lecteurs


Depuis la mise en ligne des premiers billets à l'automne 2004 jusqu'au drôlatique C'est vrai ça : pourquoi tant de haine? du 5 octobre dernier dans lequel il épingle les vrais-faux expatriés Houellebecq et B.-H.L. (« Mini-Baudelaire et Malraux Junior : quel casting! ») et la promotion tapageuse de leur livre Ennemis publics (Flammarion/Grasset), le blog de la “République des livres (http://passouline.blog.lemonde.fr/) de Pierre Assouline est devenu pour nombre d'intervenautes”, d'éditeurs et de passionnés de la “chose” littéraire un rendez-vous incontournable.

Ses chroniques quotidiennes, érudites et informées, rendent compte de l'actualité du livre et des auteurs avec un talent proportionnel à l'intensité des réactions que chacune d'elles provoque désormais. « Il se pourrait que l'internet renoue avec l'art perdu de la conversation du temps où l'on n'attendait justement aucun résultat efficace et nul retour sur investissement de la compagnie des autres ».

Etonné de la virulence des disputes et de la tournure prise par certains débats, Assouline s'interroge à bon droit sur ces lecteurs férus de littérature se cachant derrière des pseudonymes pour faire étalage de leurs opinions, de leurs coups de coeur ou de leur mépris à l'endroit d'auteurs consacrés ou des accointances parfois douteuses du milieu avec les médias et les politiques. Dans une longue préface dans laquelle il revient sur la genèse de son projet et sur les réflexions que lui inspirent les cent-cinquante-mille (!) commentaires générés par ses propres articles, l'auteur de Lutétia, d'Etat limite et de nombreuses biographies ouvre des pistes de réflexion pour tenter d'expliquer l'ampleur et la permanence d'un succès le contraignant à respecter un calendrier de publication scrupuleux sous peine de se voir à son tour apostropher et rappeler à l'ordre (!).

Parmi les quelques six-cent commentaires écrits sous X sélectionnés (d'intérêt au demeurant très inégal) figurent des perles parvenant presque à faire oublier le sujet initial de la discussion : entre bons mots, citations et hommages littéraires, changements brusques de registres et idées fixes se profile un portrait de groupe témoignant d'un commun désir de converser, souvent pour le simple plaisir de rivaliser par plumes interposées.

« [Il y a sur ce blog] un sentiment d'être avec un groupe d'exilés, une ultime secte, une espèce en voie de disparition, et il y a, souvent, chez les blogueurs, ici, sur ce site, curiosités, fantaisies_ les plus exquises _et des hargnes et des empoignades, des colères, des naïvetés, quelque chose de moqueur souvent, que j'aime. Ce blog est un formidable artichaut de personnalités. Et ces réactions me font mieux comprendre ce qu'est la lecture, les emballements, parfois les oeillères. Bref quelle terrasse pour enfin voir bavarder les vrais lecteurs » (Paul Edel, 17 juin).

Si aucun article du maître de cérémonie ne vient malheureusement replacer dans leur contexte les papiers choisis, au prétexte de leur « laisser vivre leur vie », si l'écriture même de cette chronique a donné par instants l'impression de participer à la grand-messe de la Raison blogosphérique en ajoutant une nouvelle ligne aux commentaires sur les commentaires, Brèves de blog n'en demeure pas moins un objet littéraire passionnant pour ceux qui réfléchissent, controversent (tiens, tiens...) et s'interrogent sur l'avenir de l'écrit et de la lecture à l'ère du numérique.

 

Pierre Assouline, Brèves de blog. Le nouvel âge de la conversation, Editions des Arènes.