jeudi 18 décembre 2008

Bêtes sans patrie


Récit biographique décrivant le quotidien d'un enfant-soldat africain, Bêtes sans patrie d'Uzodinma Iweala, paru aux Editions de l'Olivier, plonge le lecteur dans un univers hallucinatoire aux portes de l'enfer et de la folie humaine.

 

La syntaxe hésitante, l'usage d'un lexique limité et les néologismes enfantins donnent le ton dès les premières pages : les mots d'Agu, un jeune garçon errant au pays de nulle part à la recherche des derniers membres de sa famille, résonnent comme des incantations clamées depuis l'outremonde par toutes les victimes des conflits armés de l'Histoire. On pense tour à tour aux livres de Jean Hatzfeld sur le génocide rwandais ou de Gilbert Gatore (Le Passé devant soi), à Joseph Conrad et à son chef-d'oeuvre Au coeur des ténèbres, à certaines pages de Johnny s'en va-t-en guerre de Dalton Trumbo comme si Bêtes sans patrie en constituait l'évident contrepoint. L'évocation glaçante des viols, des pillages, des exécutions sommaires glacent le sang et ravive des images mille fois entraperçues en littérature, au cinéma ou dans les journaux télévisés sans que nos consciences s'en trouvent affligées au-delà du pensable.

Enrôlé de force, à la merci des désirs pervers d'un Commandant agissant en véritable chef de meute, Agu n'a d'autres choix que de se soumettre, de se plier aux exigences de cette incarnation vivante du Mal en se raccrochant aux frêles souvenirs d'une enfance joyeuse et pleine de candeur passée auprès de parents aimants.

L'esprit brouillée par le jus d'arme à feu, du nom d'une drogue avalée avant chaque assaut contre les habitants de villages perdus, les rebelles se jettent sur leurs proies comme des bêtes féroces avec le sentiment d'être possédés par le démon et habités de la folle conviction d'accomplir là leur devoir de soldat. Au milieu des flammes, des exactions et des corps calcinés, une violence aveugle frappe les innocents, les instincts les plus bas se révèlent au grand jour dans un sentiment général d'impunité. « De loin j'entends des cris, des coups de feu et ma tête elle devient toute petite petite tandis que mon corps il devient de plus en plus grand. Je veux tuer ; je ne sais pas pourquoi. Je veux simplement tuer ». Incapables de compassion et d'empathie, insensibles à la souffrance d'autrui, ces enfants basculent dans la folie en traquant leurs semblables comme de vulgaires bêtes sauvages. Taraudés par la faim et les manquements, leurs consciences s'égarent en épousant les rêves délirants de grandeur et de richesse d'un commandant aux pulsions sadiques, versant dans les discours apocalyptiques et les références bibliques détournées.

Au cours de nuits sans sommeil, Agu laisse les souvenirs de bancs d'école affluer dans le noir et se raccroche à l'espoir d'être pardonné un jour par dieu et sa mère, s'il la retrouve. Se sentant épié dans la brousse par des esprits vengeurs, esclave de son désir de tuer, il se laisse séduire par l'idée d'en finir sans trouver encore le courage de passer à l'acte. L'écho lointain de ses rêves d'enfant s'affronte parfois à ses doutes présents sur la réalité des événements vécus, à la fois en acteur et en spectateur, en bourreau et en victime expiatoire : « Ces gens ils font comme si les soldats ils n'existent pas même alors qu'alors tout le monde tremble quand nous on arrive. Je me dis dans moi-même, et si en fait ils ne nous voient pas? (...) Et si on est morts en vrai et qu'on n'est que des esprits? (...) je ne peux pas dire qui est vieux, qui est jeune, qui est un homme ou qui est une femme. Je me dis dans moi-même, cette ville m'embrouille trop avec cette ethnie d'habitants ».

En nous soumettant une vision saisissante du chaos et de la déshumanisation à travers le regard d'un enfant, Uzodinma Iweala interroge notre indifférence au monde et nos critères de jugement ordinaire. Livre-réquisitoire contre les horreurs de la guerre, Bêtes sans patrie clame en lieu et place des quelques trois-cent-mille enfants engagés sur maints théâtres d'opération un droit à l'écoute et à la résilience.

Un livre à l'atmosphère irrespirable, inclassable et essentiel.

 

Uzodinma Iweala, Bêtes sans patrie, Editions de l'Olivier.

Aucun commentaire: