mercredi 3 décembre 2008

Portraits de femmes en mode mineur...


A travers le destin singulier de six femmes aux parcours de vie ordinaires, Alice Munro propose dans Fugitives autant de déclinaisons subtiles autour des thèmes de la fuite, de la culpabilité, du mensonge à soi-même et de l’esquive amoureuse. Nouvelliste de renom couronnée par de nombreux prix littéraires, elle n’a eu de cesse d’approfondir, depuis la parution à la fin des années soixante du recueil La danse des ombres heureuses, des sujets en profonde résonance avec le quotidien de ses lecteurs. La proximité de ses personnages, l’empathie ressentie à la lecture de leurs parcours chaotiques tiennent pour une grande part à la banalité même des épreuves traversées : les femmes décrites dans les huit nouvelles de Fugitives n’ont rien de ces héroïnes croisées au fil des pages ou sur l’écran noir, affrontant les revers de fortune ou les coups du sort en personnifiant des traits de caractère clairement identifiés. Leur manque de confiance en elles-mêmes, leurs hésitations au moment de faire des choix interrogent la nature et la consistance même de nos décisions : leurs existences faites d’aléas, de rencontres de hasard, de retrouvailles inattendues et sans suite, de revirements absurdes, de petites lâchetés et de mensonges sans relief en disent long sur ce que nous avons en partage et ce qui nous séparent irrémédiablement.

Juliet, Robin, Grace et les autres aspirent aux mêmes désirs de plaire, de trouver un jour leur place dans un foyer stable, d’être écoutées et aimées de leur entourage. « Elle voyait en lui l’architecte de la vie qui s’ouvrait devant eux, et en elle-même une captive, dont la soumission semblait à la fois logique et exquise ». Pourtant, leur indépendance est trompeuse et n’est que de pure forme : toutes baissent les bras devant l’adversité et préfèrent le silence aux éclats parfois libérateurs. Etranges personnages que ceux d’Alice Munro, incapables de se soustraire à leurs désillusions, manquant de courage à l’instant d’affronter leurs démons intérieurs. Toutes ont en commun la conviction étrange que le sabordage définitif de leurs rêves est préférable à une mise en sommeil et que le temps, seul, saura leur apporter une consolation.

Ballotées par les événements, revenant hésitantes et peu enclines à s’ouvrir de leurs émotions sur les pas de leur enfance, ne se sentant jamais réellement à leur place, elles s’évadent par la pensée plus qu’elles ne cherchent à fuir des entourages étouffants ou des amours déçus. Si certaines se montrent cruelles envers elles-mêmes ou décident sur un coup de tête, sans vraiment y croire, de se libérer de l’ordre ancien, aucune ne donne le sentiment de vouloir aller au bout de leurs désirs. Dans les bras d’un mari distant, une fille dans les mailles d’un mouvement sectaire, acceptant un chèque en guise de cadeau de rupture de mariage ou se murant dans le mensonge, ces femmes, sous la pression de leur entourage, paraissent par moments étrangères à leur propre histoire, incrédules, dans le déni de ce qu’elles auraient pu devenir. Les cicatrices se rouvrent alors, signant leurs faiblesses et leurs tergiversations coupables. Elles semblent s’en accommoder, nous laissant tout aussi désemparé qu’elles face à l’impossibilité du bonheur.

 

Alice Munro, Fugitives, Editions de l’Olivier.

 

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